Jean-Marie Dura, l'europtimiste  posté le mercredi 23 avril 2008 15:20

europe - interview - ugc

Jean-Marie Dura occupe le fauteuil de directeur général du réseau UGC. Passionné de cinéma, de toutes les filmographies, il a en charge les 367 salles du groupe UGC - Union Générale Cinématographique - implantées en France et de la quarantaine d'écrans situés à Bruxelles, Madrid, Rome et Rimini. Pour la cinquième année consécutive il supervise la manifestation UGC fête l'Europe prévue le 9 mai dans six villes du groupe.

 

 

 

C’est la cinquième édition UGC fête l’Europe...

Oui et la troisième en France, en Espagne et en Italie. La cinquième en ce qui concerne UGC. Tout est parti de Bruxelles. Nos salles implantées dans la capitale belge ont eu l’idée en 2004 et 2005 de cette fête de l’Europe, en présentant un film par Etat membre, soit à l’époque 25 pays et comme depuis le 1er janvier 2007, la Bulgarie et la Roumanie ont rejoint l'Union européenne, le total est désormais porté à 27.

Peu de gens le savent, je l’ignorais moi-même, mais le 9 mai est officiellement la Journée de l’Europe. Notre équipe bruxelloise voulait fêter cet événement à sa manière. C’était de surcroît un clin d’oeil afin d’accueillir les 10 nouveaux Etats membres car, le 1er mai 2004 nous sommes passés de 15 à 25 états. Cette année-là, nous avions arrêté notre programmation habituelle afin de passer 25 films européens.   

 

Chaque Etat membre est-il en mesure de proposer un film ?

C’est un vaste débat, et la clef de l’opération. Certains pays ont effectivement une filmographie abondante, variée, avec du très bon et du moins bon, comme en France, en Italie, en Espagne, en Allemagne et au Royaume-Uni. Avec l’Europe à 27, nous débouchons sur des pays, Malte, Chypre, la Lituanie, pour ne citer qu’eux, qui n’ont pas forcément une production  très abondante. Et pour être honnête, nous ramons un peu. Mais c’est aussi tout l’intérêt d’une telle opération. Nous voyons en fait tout le travail qu’il nous reste à faire afin d’avoir une Europe qui soit un véritable marché, un véritable espace culturel. Aujourd’hui les films européens, et c’est l’un de nos problèmes, peuvent fonctionner très bien au sein de leur propre espace national,  ils voyagent très mal et sont parfois très peu nombreux dans certain pays. Avec cette opération, nous essayons d’apporter notre pierre à l’édifice de la circulation des œuvres au-delà de leurs seules frontières.


Vous n’êtes plus présent en Angleterre ?

De 1999 à 2004, nous avons dirigé UGC Royaume-Uni-Irlande. Mais nous l’avons cédé à des intérêts britanniques pour nous donner les moyens de nous développer ailleurs.

 

Aujourd’hui, où êtes-vous implantés ?

Dans quatre pays. La France, qui est le cœur du circuit avec 367 salles correspondant à 35 cinémas exploités, la Belgique, où nous sommes présents depuis très longtemps à Bruxelles, puis en Italie avec 4 cinémas dont 2 à Rome, un à Turin et un à Rimini, et depuis 1997 en Espagne avec 6 cinémas.

 

Une possible «européanisation » du circuit est-elle à l’ordre du jour ?

Concernant notre stratégie d’implantation de nouveaux cinémas, nous n’avons pas la volonté d’être présent dans tous les pays, et même pas d’être présent partout dans un pays donné. Nous voulons avoir des cinémas suffisamment importants capables de pouvoir passer une programmation large et diversifiée dans les villes où nous sommes implantées. Nous n’avons pas vocation à aller dans un pays puis dans un autre. Nos choix seront dictés par d’éventuelles opportunités. Nous préférons nous concentrer sur des villes où il existe un marché important.

Sur « l’européanisation » de la programmation, nous ferons tout ce qui est en notre pouvoir pour développer notre offre de films. Pourquoi ? Non seulement car c’est un attachement citoyen à l’Europe, mais aussi car il importe à nos yeux que pour que le marché du cinéma se porte bien, il faut que les salles aient deux moteurs. Le premier concerne le cinéma américain, qui doit être là, bien fonctionner et amener du public dans les salles. Second moteur, pour que la fréquentation soit solide, sur la durée et en quantité, ce qui a des effets bénéfiques pour toute la filière, il faut avoir dans chacun des pays, à côté de la production américaine, une production nationale qui soit la plus importante possible. Et pour ce faire, il faut que nous mettions, nous UGC, en exergue les films européens.

Si grâce à UGC Fête l’Europe, nous faisons découvrir aux Européens des films venus de l’étranger proche, de leurs voisins, italiens, roumains, suédois, cela va évidemment ramener plus de spectateurs. Nous sommes convaincus que pour faire de bonnes années de fréquentation il faut, à côté du cinéma américain, des films nationaux forts qui plaisent au public en quantité, en qualité et en diversité, et il faut également des films européens qui fonctionnent au-delà de leurs frontières. C’était le cas dans les années 70. De nombreux films italiens ou français étaient de véritables coproductions avec des acteurs français considérés à l’époque comme de vraies stars et idem pour l’Italie.  Notre rêve, qui s’apparente en fait à un besoin, est de recréer cet espace culturel européen. 

 

Ce genre de manifestation permet-elle à un cinéma peu connu  de rebondir dans une production plus conséquente ?

C’est absolument l’idée. A titre personnel, je découvre des cinématographies. C’est l'occasion peut-être unique dans l'année de voir un film lituanien. J’essaie de voir le plus grand nombre de films, et je suis toujours surpris d’un imaginaire venant de cultures qui sont à la fois si loin et si proches. Ce sont nos voisins, nos cousins, ils nous disent des choses qui nous parlent mais le disent de manière complètement différente. Ce sentiment d’étrangeté et de proximité est absolument génial. C’est une façon de donner un début de visibilité à ces films que d'organiser cette manifestation. Si vous voulez que des gens viennent voir des films portugais ou scandinaves, il faut déjà commencer par leur montrer. A nous ensuite de trouver les moyens de leur expliquer ce qu’ils sont, quelle est leur importance, leur intérêt et c’est un long travail. Mais si vous ne mettez jamais le public en position de pouvoir les découvrir, ils passeront à côté. Il faut amorcer la pompe.

 

Vous amorcez une autre pompe en braquant votre objectif sur l’Allemagne ?

Nous essayons chaque année d’enrichir un peu la manifestation et de lui trouver des échos. Il importe de sortir de l’ordinaire. Au-delà de l’aspect très ponctuel du 9 mai, il nous est apparu intéressant de mettre à l’honneur un pays. Nous avons choisi l’Allemagne, car depuis quelques années son cinéma connaît un formidable renouveau. Good Bye Lenine, La Vie des Autres, Quatre minutes.… Nombre de films allemands ont réussi à trouver le chemin du public français et nous voulions lui donner un petit coup de chapeau, lui dire un grand merci. Quand plus d’un million cinq cent mille spectateurs vont voir La Vie des autres c’est extraordinaire.

 

Comment choisissez-vous vos 27 films ?

Si je vous le dis vous ne croirez pas.    

 

Essayez... Vous avez des « rabatteurs » ?    

Absolument. Nous faisons appel à une société anglaise basée à Berlin dirigée par un Français, qui dispose dans son équipe de presque toutes les nationalités du monde, et surtout européennes. Ils écument tous les festivals, assistent à toutes les réunions européennes institutionnelles et donc découvrent les films et nous les proposent. Le fil rouge consiste à trouver 27 films que nous puissions multiplier par six villes européennes, et ce n’est pas facile. Nombre de films européens sortent sur une seule copie, et il est donc impossible de le passer au même moment dans six métropoles européennes. Le déficit de copies est un frein, mais souvent le producteur et le distributeur n’ont pas les moyens de s’en payer deux ou trois. Si l’Europe dispose de nombreuses possibilités d’aides via des programmes comme Médiadesk, si beaucoup d’argent est investi pour aider à la circulation des oeuvres dans l’espace intra-européen, les gens s’autocensurent. Ils n’imaginent pas un instant que leur film puisse avoir une résonance pour des Madrilènes, des Lyonnais. Il est donc très important d’arriver à casser cela.

Pour revenir à la question. Nous travaillons avec notre équipe de programmation UGC et avec une société qui ne fait que cela à l’année. L’exploit sur certaines cinématographies est de trouver le seul film disponible et de pouvoir le passer le 9 mai.

 

N’y a –t-il pas une frustration à n'avoir qu’une visibilité d’un seul jour après tout ce travail ?

Non, la frustration vient des 364 autres. C’est une pirouette. Notre opération est un début avec Toutelecine.com, France Culture et d’autres partenaires. La radio fera une émission spéciale en direct de UGC Ciné Cité les Halles, animée par Frédéric Mitterrand vendredi 9 mai à 20h30. Il recevra à cette occasion Barbet Schroeder. Beaucoup de gens font beaucoup d’efforts.  Le 9 mai, cette salle – qui est la première d'Europe en termes de fréquentation avec plus de 3 millions de spectateurs – arrêtera sa programmation habituelle. On fait comme si en Europe, on pouvait avoir sur 27 écrans 27 films venant d’autant de pays européens. L’exercice est assez amusant. Pendant une journée tous les films cèdent leur place à l’Europe.

 

Et vous allez poursuivre ?

C’est plutôt notre entêtement et notre obstination qui nous poussent à le faire, car les seules entrées nous inciteraient à arrêter. Tout en sachant que nous n’avons pas encore le succès populaire, l'enthousiasme du public qui vient, parfois par hasard, nous incite à aller plus loin. C’est aussi cela la magie du cinéma que de se laisser surprendre. Et nous voulons poursuivre à aider à découvrir.

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